jeu 21 fév 2008

LE MEXIQUE A MAL

21 02 2008

LE MEXIQUE A MAL

Le Mexique a mal. Certes, si l'on dresse l'tat des lieux de la souffrance, certains pays sont bien plus mal en point. L'Irak, ou encore la Palestine, par exemple. Cependant, au Proche-Orient et ailleurs, ce qui domine c'est le fracas des armes. Il y a plusieurs annes de cela, je me souviens avoir essay d'expliquer en quoi consistait la rbellion indigne du Chiapas des rfugis palestiniens que j'avais connus en Europe. Je leur parlais de ce qu'il y avait de nouveau dans le message zapatiste, du rle des femmes insurges, du projet d'autonomie des zapatistes, mais rien de tout cela ne leur semblait intressant. Les seules questions qu'ils me posaient taient du genre : "Combien ont-ils de kalachnikovs ? Ont-ils des grenades fragmentation ? Et des mines antipersonnel ?" Visiblement, pour mes interlocuteurs, la seule chose qui comptait, c'tait la capacit offensive dont pourraient faire preuve, le cas chant, les insurgs chiapanques.

Cette anecdote permet de mieux comprendre la tragdie du Mexique, mais aussi, inversement, la force de ses habitants. Dans ce pays en effet, en dpit de conditions extrmement difficiles et de l'inquitant niveau de la rpression exerce par le gouvernement, les mouvements sociaux restent pacifiques, pour la plupart. La violence n'est employe que d'un ct - celui du gouvernement - et comme l'a si bien dit Gandhi, la violence est l'arme des faibles.

C'est la premire chose qui impressionne une personne qui se rend au Mexique. On a du mal comprendre la raison d'une telle disproportion entre la violence exerce par l'tat et les revendications sociales. Oaxaca, capitale de l'tat mexicain du mme nom, les 23 morts officiellement dnombrs lors des vnements qui ont dur de juin dcembre 2006 (auxquelles s'ajoutent un nombre indtermin de disparus) se comptaient d'un seul ct, parmi les citoyens rvolts. De mme, les 45 martyrs d'Acteal de dcembre 1997 n'taient pas de dangereux terroristes, mais des personnes pacifiques, en grande partie des femmes (dont certaines taient enceintes), des enfants et des vieillards qui ont t assassins alors qu'ils priaient, genoux, dans une chapelle.

Les femmes outrages, les adolescents matraqus et les deux jeunes vies fauches San Salvador Atenco en mai 2006, dans l'tat de Mexico, ne reprsentaient aucunement une menace pour la scurit nationale. Cela ne les a pas empchs de subir un traitement comparable celui que l'on a pu voir notamment dans des documentaires sur Abou Ghraib.

Le docteur Guillermo Selvas et sa fille Mariana, rcemment excarcrs du centre pnitentiaire Molino de Flores, ne sont pas de dangereux fanatiques prts tuer, mais des personnes qui fournissaient des soins mdicaux pendant l'meute d'Atenco. C'est pour un tel crime qu'ils ont purg un an, huit mois et quinze jours de prison. Sous quel chef d'accusation ? Eh bien ! Aucun, car ils ont t librs sans tre inculps de quoi que ce soit.

"Au Mexique, il y a plusieurs tats de droit, dclare Mariana. Il y en a un pour les pauvres et un autre pour les riches. Les geles sont pleines de gens qui luttent pour pouvoir nourrir leur famille."

Hctor Galindo Ochoa est un jeune avocat, conseiller juridique du Front des communes pour la dfense de la terre (FPDT) d'Atenco, une organisation paysanne qui eu gain de cause, en 2002, dans la bataille qu'elle livrait contre le projet de construction d'un aroport sur des terres cultivables que l'on voulait exproprier, en proposant 7 pesos le mtre carr. Actuellement, il purge une peine de soixante-sept ans (67 !) et six mois, en compagnie d'Ignacio del Valle Medina et de Felipe lvarez Hernndez, dans une prison de haute scurit de l'tat, accuss tous les trois d'un dlit de prise d'otages (fabriqu de toutes pices), ce qui quivaut une condamnation mort.

La question que pose Magdalena Garca Durn, indigne Otomi emprisonne depuis un an, six mois et cinq jours, pour s'tre trouve au mauvais endroit au mauvais moment, fait trs mal : "O est le droit ? Est-il juste d'tre en prison sans savoir de quoi on m'accuse ?"

Des mots d'une terrible justesse dans leur simplicit. Des mots qui rsument parfaitement la condition des peuples autochtones, peuples dont la sensibilit et la crativit ont fait l'admiration de potes de la dimension de Benjamin Pret. "Au Mexique, crivait-il, tout homme, aussi humble que soit sa condition, possde un sens artistique qui ne demande que certaines conditions favorables pour merger. Son amour pour les fleurs - que l'on peut constater la porte ou la fentre de la plus misrable des demeures - est la manifestation lmentaire et la plus vidente d'un tel sens. D'autre part, si ce sens artistique n'tait pas aussi gnralis, il serait impossible d'expliquer la magnifique closion d'un art populaire d'une varit et d'une richesse inoue qui merveille le visiteur le plus distrait parcourant n'importe quel march mexicain."

Au Mexique, en ce dbut de nouveau millnaire, l'amour des fleurs est un dlit impardonnable. De fait, le massacre d'Atenco a eu prcisment comme point de dpart la solidarit que des membres du FPDT ont manifest envers des vendeurs de fleurs injustement expulss du march de Texcoco.

"Plus que pour protger nos droits, la loi sert protger des privilges", nous dit Francisco Lpez Brcenas, avocat d'origine mixtque charg de la dfense juridique de San Pedro Yososato, dans l'tat d'Oaxaca, une communaut qui se bat depuis des annes pour conserver et protger ses droits agraires et dont tous les pres de famille (y compris Francisco Lpez Brcenas) sont viss par des mandats d'arrt. Yososato, le dernier homicide date d'il y a un peu moins d'un mois. Le 24 dcembre 2007, Placido Lpez Castro, dirigeant indigne et fils de Marcial Salvador Lpez Castro, le prsident de la chambre des biens communaux, a t assassin, cribl de balles par trois inconnus.

Chiapas, Atenco, Oaxaca. Trois plaies ouvertes. Ce ne sont pas les seules. Il y a aussi les 155 disparus dnombrs au cours des quinze dernires annes. Il y a aussi les centaines de femmes sauvagement assassines Jurez (et ailleurs), dont le seul dlit tait d'tre des pauvres et des travailleuses. Il y aussi le retour de la "sale guerre", qui s'accompagne de l'enlvement-disparition de militants de l'EPR. Il y aussi les arrestations illgales : selon le Forum "Prisonnires politiques et systme judiciaire et pnal" (Foro Presas polticas y sistema de justicia penal), organis le 24 janvier par des tudiants de l'UNAM et par l'cole nationale d'anthropologie et d'histoire, de 1990 jusqu' la fin de l'anne dernire, "pour ne donner que les chiffres les plus optimistes", il n'y eut pas moins de 1 718 personnes arrtes illgalement, dont 1 480 ont t relches depuis, tandis que 238 restent dtenues. Ajoutons encore les 267 opposants emprisonns depuis le dbut du rgime de Felipe Caldern (sous le mandat de Vicente Fox, on en comptait 614).

Voil la ralit laquelle est confronte la Commission civile internationale pour l'observation des droits humains (CCIODH) dans le cadre de sa sixime visite dans ce pays. Cre en Europe aussitt aprs le massacre d'Acteal, cette organisation lutte depuis dix ans contre l'impunit et la violence des autorits. Forme de spcialistes de diverses disciplines, elle s'est acquise de haute lutte un prestige que le gouvernement lui-mme n'ose plus remettre en question.

"Une visite des plus opportune, affirme le pre Miguel Concha, dfenseur aguerri des droits humains fondamentaux. Une visite - poursuit celui qui est galement le prsident du Centre pour le respect des droits humains Fray Francisco de Vitoria - qui survient dans un moment crucial. L'arme patrouille dans les rues, les groupes paramilitaires sont trs actifs au Chiapas et ailleurs, le gouvernement suscite la violence au sein des communauts en entretenant des conflits agraires. Et une rforme de la justice est sur le point d'tre vote qui, si elle venait tre approuve, criminaliserait encore plus la protestation sociale, puisqu'elle lgaliserait les perquisitions sans commission rogatoire et foulerait aux pieds la libert d'expression et la libert d'association."

Oui, le Mexique a mal. "La violence du gouvernement est devenue si banale qu'elle passe inaperue. L'apathie et le mauvais gouvernement est la formule magique qui permet que tout continue", prcise le docteur Selvas Ojal, qui souhaite que la venue de la CCIODH aide briser ce cercle vicieux.

Mexico DF, le 30 janvier 2008. Claudio Albertani.

Traduit par ngel Cado.

***** CCIODH : Tous les compte-rendus de cette visite sur : http://cciodh.pangea.org/