samedi 20 juin 2009 , par soutien11novembre




Cest un homme, dans un bureau, comme tant dautres hommes dans tant dautres bureaux auxquels il ressemble sans ressembler rien. Celui-l dispose dun pouvoir spcial, certainement d au fait que son bureau occupe le dernier tage dune quelconque tour dun palais de justice. On dit quil instruit, qui ? quoi ? Il instruit. Il croue. Il interroge. Il rend des ordonnances, de ples ordonnances, o quelques articles de loi, une poigne de formules convenues et de considrations vagues se concluent par dimpntrables mesures de contrle judiciaire. Benjamin, certainement trop apprci comme picier Tarnac, sera assign rsidence chez sa mre en Normandie, o il na jamais vcu, 30 ans. Manon et moi, qui partagions tout Fleury, navons plus le droit de nous voir maintenant que nous sommes "libres". Julien peut se mouvoir dans toute la couronne parisienne, non traverser Paris, au cas o lui viendrait la tentation de prendre dassaut lHtel de Ville, sans doute. Tel ami qui le visitait au parloir de la Sant doit se garder de le croiser dsormais, sous peine de rincarcration. Lhomme au bureau construit un ddale de murs invisibles, un labyrinthe dimpossibilits factices o nous sommes censs nous perdre, et perdre la raison. Il y a un ordre dans cet cheveau dabsurdits, une politique de dsorientation sous les accents neutres du judiciaire. On nous libre en prtextant quil ny a pas de "risque de concertation frauduleuse" pour ensuite nous interdire de nous voir et nous exiler ici ou l, loin de Tarnac. On autorise un mariage tout en en faisant savamment fuiter le lieu et la date. On fragnole (1), coup sr, mais pas seulement. Cest par ses incohrences quun ordre rvle sa logique. Le but de cette procdure nest pas de nous amener la fin un procs, mais, ici et maintenant, et pour le temps quil faudra, de tenir un certain nombre de vies sous contrle. De pouvoir dployer contre nous, tout instant, tous les moyens exorbitants de lantiterrorisme pour nous dtruire, chacun et tous ensemble, en nous sparant, en nous assignant, en starifiant lun, en faisant parler lautre, en tentant de pulvriser cette vie commune o gt toute puissance. La procdure en cours ne produit quincidemment des actes judiciaires, elle autorise dabord briser des liens, des amitis, dfaire, pitiner, supplicier non des corps, mais ce qui les fait tenir : lensemble des relations qui nous constituent, relations des tres chers, un territoire, une faon de vivre, doeuvrer, de chanter. Cest un massacre dans lordre de limpalpable. Ce quoi sattaque la justice ne fera la "une" daucun journal tlvis : la douleur de la sparation engendre des cris, non des images. Avoir "dsorganis le groupe", comme dit le juge, ou "dmantel une structure anarcho-autonome clandestine", comme dit la sous-direction antiterroriste, cest dans ces termes que se congratulent les tristes fonctionnaires de la rpression, grises Pnlope qui dfont le jour les entits quils cauchemardent la nuit. Poursuivis comme terroristes pour dtention de fumignes artisanaux au dpart dune manifestation, Ivan et Bruno ont prfr, aprs quatre mois de prison, la cavale une existence sous contrle judiciaire. Nous acculer la clandestinit pour simplement pouvoir serrer dans nos bras ceux que nous aimons serait un effet non fortuit de la manoeuvre en cours. Ladite "affaire de Tarnac", lactuelle chasse lautonome ne mritent pas que lon sy attarde, sinon comme machine de vision. On sindigne, en rgle gnrale, de ce que lon ne veut pas voir. Mais ici pas plus quailleurs il ny a lieu de sindigner. Car cest la logique dun monde qui sy rvle. A cette lumire, ltat de sparation scrupuleuse qui rgne de nos jours, o le voisin ignore le voisin, o le collgue se dfie du collgue, o chacun est affair tromper lautre, sen croire le vainqueur, o nous chappe tant lorigine de ce que nous mangeons, que la fonction des faussets, dont les mdias pourvoient la conversation du jour, nest pas le rsultat dune obscure dcadence, mais lobjet dune police constante. Elle claire jusqu la rage doccupation policire dont le pouvoir submerge les quartiers populaires. On envoie les units territoriales de quartier (UTEQ) quadriller les cits ; depuis le 11 novembre 2008, les gendarmes se rpandent en contrles incessants sur le plateau de Millevaches. On escompte quavec le temps la population finira par rejeter ces "jeunes" comme sils taient la cause de ce dsagrment. Lappareil dEtat dans tous ses organes se dvoile peu peu comme une monstrueuse formation de ressentiment, dun ressentiment tantt brutal, tantt ultrasophistiqu, contre toute existence collective, contre cette vitalit populaire qui, de toutes parts, le dborde, lui chappe et dans quoi il ne cesse de voir une menace caractrise, l o elle ne voit en lui quun obstacle absurde, et absurdement mauvais. Mais que peut-elle, cette formation ? Inventer des "associations de malfaiteurs", voter des "lois anti-bandes", greffer des incriminations collectives sur un droit qui prtend ne connatre de responsabilit quindividuelle. Que peut-elle ? Rien, ou si peu. Abmer la marge, en neutraliser quelques-uns, en effrayer quelques autres. Cette politique de sparation se retourne mme, par un effet de surprise : pour un neutralis, cent se politisent ; de nouveaux liens fleurissent l o lon sy attendait le moins ; en prison, dans les comits de soutien se rencontrent ceux qui nauraient jamais d ; quelque chose se lve l o devaient rgner jamais limpuissance et la dpression. Troublant spectacle que de voir la mcanique rpressive se dglinguer devant la rsistance infinie que lui opposent lamour et lamiti. Cest une infirmit constitutive du pouvoir que dignorer la joie davoir des camarades. Comment un homme dans lEtat pourrait-il comprendre quil ny a rien de moins dsirable, pour moi, que dtre la femme dun chef ? Face ltat dmantel du prsent, face la politique tatique, je narrive songer, dans les quartiers, dans les usines, dans les coles, les hpitaux ou les campagnes, qu une politique qui reparte des liens, les densifie, les peuple et nous mne hors du cercle clos o nos vies se consument. Certains se retrouveront la fontaine des Innocents Paris, ce dimanche 21 juin, 15 heures. Toutes les occasions sont bonnes pour reprendre la rue, mme la Fte de la musique. Etudiante, Yldune Lvy est mise en examen dans l"affaire de Tarnac". (1) Il manque assurment au vocabulaire franais un verbe pour dsigner la passion que met un assis rendre, par mille manuvres minuscules, la vie impossible aux autres. Je propose dajouter pour combler cette lacune ldition 2011 du Petit Robert le verbe "fragnoler" do dcoulent probablement le substantif "fragnolage", ladjectif "fragnolesque" et lexpression argotique "Tes fragno !" dont lusage est attest et ne cesse de se rpandre.