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Fermin Muguruza

30 mai 2003 : Le Jai Alai Katumbi Express Tour fait escale au Nautilus à Bordeaux. La chaleur est étouffante, la soirée s'annonce bouillante. Cigale Mécanik profite de l'occasion pour rencontrer Fermin Muguruza, qui a rejoint le Radio Bemba Sound System pour cette tournée. Larges extraits de 90 minutes d'interview passionnantes, en français dans le texte s'il vous plaît !

Cigale Mécanik : Fermin, comment tu te retrouves aujourd'hui avec le Radio Bemba Sound System ?
Fermin Muguruza : Manu Chao est un ami de 20 ans. Je l'ai rencontré quand je jouais avec Kortatu et lui avec Los Carayos. Cette année, vu qu'une choriste de mon nouveau groupe est enceinte, on a décidé de ne pas tourner. La prochaine tournée est reportée à janvier 2004. Manu m'a dit : " si tu ne fais pas de concerts cette année, il faut que tu viennes à Barcelone pour que l'on fasse quelque chose ensemble ". C'est pour ça que ce n'est pas seulement être avec Radio Bemba, c'est un autre projet que nous appelons Jai Alai Katumbi Express : nous mélangeons des morceaux que j'ai fait avec des morceaux qu'il a, par exemple Peligro avec Combien de voitures de police ?, et puis nous jouons aussi des morceaux de chacun de nous d'eux.

CM : En fait, vous partagez un peu vos répertoires…
FM : Le spectacle comporte cinq sets d'environ 25 minutes. L'idée est de faire quelque chose de non conventionnel. Le premier set, c'est Radio Bemba qui joue. Sur le deuxième set, j'arrive et nous mélangeons quelques morceaux. Le troisième set est acoustique. Le quatrième est un set très hard-core. Le cinquième est le dernier avec notamment King Kong Five, Mala Vida et Sare Sare (NDLR : les tubes de Mano Negra et Kortatu).
Mais le concert ne s'arrête pas là. Après une demi-heure de break, Gambit revient et fait le disc-jokey. Nous revenons pour faire des percussions avec le sound-system, je chante quelques morceaux et on invite le public à danser sur scène. Le show dure en fait 4 à 5 heures. C'est pour ça que c'est vraiment une idée de faire quelque chose de différent.

CM : Que signifie Jai Alai Katumbi Express ?
FM : On a commencé notre tournée dans l'Etat Espagnol. On a décidé de ne pas dire notre nom mais de d'utiliser cette dénomination. Le but est qu'il n'y ait pas de mass media qui fasse une information unidirectionnelle. On a voulu toucher les habitués des salles et clubs de concerts. Jai Alai signifie en Basque " la fête en plein air ". Katumbi est un quartier de Rio de Janeiro que Manu aime beaucoup. Express est une allusion à un train qui va passer et qu'il ne faut pas louper. On a tourné dans tout l'Etat Espagnol et ça s'est très bien passé car le monde est venu par le bouche à oreille. Ensuite, vu que l'info s'est répandue sur internet, on a dit c'est Radio Bemba Sound System. Mais c'est un mode de communication que nous voulons utiliser, directement entre le public et le groupe. Par exemple, on a décidé il y a une heure de faire un concert demain à Evian contre le G8. Les seules personnes au courant sont… vous deux ! On annoncera ça ce soir au public et on fera un communiqué de presse de dernière minute, mais c'est tout. Pour nous, c'est très important d'être présent là-bas pour dire : " nous ne voulons pas du monde que vous nous proposez ".

CM : C'est intéressant ce que tu dis. Par le passé tu as développé des textes radicaux, militants. Vu la situation internationale aujourd'hui, penses-tu que les gens sont aussi motivés ou n'y a-t-il pas une certaine résignation ?
FM : Je crois que c'est vrai qu'il y a une maladie qui s'appelle résignation, mais il y a aussi beaucoup de monde prêt à dire " je ne suis pas d'accord ". Au siècle passé, il y avait de la contestation et aussi un propos idéologique avec l'anarchisme et le communisme. Ce nouveau siècle présente une nouvelle face : c'est, je crois, la face ultime du capitalisme. Il faut trouver une alternative idéologique et aussi une alternative de lutte. Il faut articuler tous les petits groupes qui sont déjà actifs contre ce système. Mais il y a beaucoup à faire. Nous devons prendre toutes les bonnes idées qu'il y a dans le communisme et l'anarchisme (moi, je me considère toujours marxiste) et leur donner une qualité humaine et construire quelque chose de nouveau, plus ouvert que les anciens partis politiques totalitaires et pyramidaux.

CM : Tu parlais de résignation. Sur un sujet qui doit te toucher, les élections en Espagne, on s'attendait à des actions face à l'interdiction de Herri Batasuna. On a eu l'impression non pas qu'ils aient baissé les bras mais qu'ils aient lâché quelque chose.
FM : Je comprends très bien la résignation et le scepticisme. Y'a un moment où tu peux te dire : " c'est fini, ils ont gagné ". Mais nous ne pouvons pas faire ça. Si nous avons un peu de sang, nous devons dire " non, nous ne sommes pas d'accord ". Mais à moment donné, c'est normal d'être fatigué. C'est vrai qu'en Espagne, il n'y a pas d'alternative réelle. Le parti socialiste, ce n'est pas une alternative. Mais je crois que nous pouvons faire encore beaucoup de choses.

CM : Du côté français, on s'attendait quand même à une grosse claque pour Aznar.
FM : C'est pour ça que je dis que les gens sont résignés. Ceux qui ont voté par le passé socialiste se sont abstenus. Ils ne veulent pas cautionner le système. Au Pays Basque, il y a eu une alternative de vote. Maintenant, ce n'est plus le cas. Les gens ont de la mémoire. Les socialistes ont soutenu la guerre du golfe il y a dix ans. Ils ont trempé dans la corruption, fait du terrorisme d'état avec les GAL.

CM : C'est difficile de trouver une solution de remplacement.
FM : Oui c'est difficile car toute la démocratie est pourrie. Le système veut imposer en Europe ce qui se fait aux Etats-Unis : deux camps avec les républicains et les démocrates. Les grands groupes informatiques qui contrôlent télés et journaux, choisissent leur camp. Qu'est-ce que nous pouvons dire dans cette situation ? On peut en arriver à la résignation et au scepticisme. Mais, je crois qu'il faut contester tout ça. Il y a une histoire très jolie. C'est ce qu'on fait les amis de Zebda à Toulouse, avec le Tactikollectif. C'est un mouvement nouveau qui revendique la participation populaire. Nous pouvons travailler dans cette direction, petit à petit. Quand on a connu la victoire des Sandinistes au Nicaragua, on a pensé à prendre les armes. Mais ce mode de révolution n'est pas reproductible ici en Europe. Il faut développer notre éthique révolutionnaire. Je crois que le chemin est celui de la résistance civile.

CM : Tu prônes donc la non violence…
FM : Je crois qu'aujourd'hui nous devons faire la désobéissance civile, donc non violente. Pour quelqu'un, ça va être très violent de détruire un Mac'Do mais pour moi, non !

CM : Tu conserves toujours un discours radical. Pour toi la musique, ça a été un moyen de militer, ou la musique est passée avant le discours ?
FM : Pour moi, c'est un peu le tout. C'est ma vie. J'ai la passion. Mais j'ai aussi la possibilité de m'exprimer, sans laquelle je deviendrai fou. C'est pourquoi la musique est très importante pour moi. La musique a toujours accompagné la lutte. Toutes les révolutions ont eu une musique avec elles.

CM : Par rapport à la radicalité de tes propos… Tu parles maintenant de désobéissance mais de manière civile. A l'époque de Kortatu, tes propos n'étaient-ils pas plus radicaux ?
FM : Certains pensent que c'est plus radical de défendre la lutte armée, mais moi je ne le crois pas. Pour moi être radical, ça veut dire être toujours conscient, toujours attentif, toujours dans la lutte. Pour moi les luttes armées qui ont fleuri en Europe dans les années 70-80 avec les Brigades Rouges, la Lutte Armée Fraction, l'IRA, l'ETA et Action Directe appartiennent à une époque révolue. Je crois que l'action d'ETA doit cesser. Le coût humain et éthique est trop lourd. On doit chercher un autre chemin.

CM : Par rapport à la crise au Pays Basque, tu penses que les gens changent de mentalité ?
FM : Par exemple, il y a eu une grande manifestation à Bilbao le 14 septembre 2002 pour dénoncer l'interdiction de Herri Batasuna. Il y a eu un grand sit-in de 50 000 personnes dans la rue, face à la police. Je crois que cette action a été très forte. Maintenant, je ne vais pas hiérarchiser les moyens de lutte en établissant un classement ! Simplement, pour moi je crois que la lutte doit se développer depuis le quartier puis gagner l'ensemble de la ville.

CM : On a beaucoup parlé de politique et de vie sociale. Je reviens à la musique. Après les différents groupes que tu as eus dans ta carrière, tu travailles maintenant en solo. Pourquoi ?
FM : En solo, mais toujours avec beaucoup de monde ! C'est l'idée que j'ai eue avec la musique de toujours changer, de toujours expérimenter avec les nouvelles choses que je trouve dans le chemin de la vie et de la musique. Au début avec Kortatu, le noyau de base était constitué de mon frère et moi. Différents musiciens sont venus ensuite enrichir la formation. Avec Negu Gorriak, c'était la première fois qu'on chantait en basque. J'ai ensuite eu une très jolie expérience avec DUT, un groupe de hard-core, et une troupe de théâtre de Bilbao, Gaitzerdi, avec lesquels nous avons tourné. Pour Brigadistak Sound System, j'ai décidé de faire un tour au travers du monde et d'enregistrer avec différents musiciens. C'est la première fois que je signais Fermin Muguruza. Le deuxième disque était dans le même esprit. Pour In-komunikazioa, j'ai eu envie de faire un travail différent. C'est une approche plus personnelle par rapport à l'époque où je travaillais en groupe.

In-Komunikazioa le dernier album de Fermin Muguruza chez Small Axe / Tripsichord.

CM : Quelle est ta manière de travailler ? C'est toi qui apportes un texte, une musique, ou ce sont tes collaborateurs ? Ou tu as déjà quasiment tout en tête dès le départ ?
FM : Le travail se fait à partir de mon ordinateur portable. J'ai un programme pour faire toutes les bases rythmiques. Après avec un petit huit pistes, je rajoute guitares, basse, claviers. Je fais une ébauche des cuivres, puis une ou deux voix au micro. A partir de là, je constitue une maquette. Je contacte ensuite un musicien et lui présente les morceaux. J'ai travaillé de cette façon pour le dernier album. J'ai fait des chœurs plus soul, j'ai ralenti le rythme de pas mal de morceaux pour avoir plus de profondeur. Par la suite, je travaille avec les musiciens et on change pas mal de choses.

CM : Qui font les chœurs féminins sur le dernier disque ?
FM : Il y a Begoña Bang Matu de Guinée qui habite à Madrid maintenant. Tu connais ? (Epaté ! … puis rires). Elle a joué avec un groupe de ska Orquesta Kingston, un groupe italien Ramizia et aussi avec les Malarians. Il y a aussi Eva Reina, qui est l'ancienne chanteuse de Hechos Contra el Decoro. Pour la tournée 2004, il y aura trois femmes pour faire les chœurs avec notamment Sorkun qui a chanté sur Brigadistak Sound System. Je suis en train de préparer un big band, comme James Brown ! (Rires). C'est un moment de ma vie où j'ai envie de faire des choses jolies avec un grand groupe.

CM : Par rapport à ce que tu faisais avec tes deux premiers groupes, c'est musicalement plus large. Comment en es-tu arrivé à mêler autant de styles différents ?
FM : Je crois que tu peux déjà trouver ça dans le premier disque de Kortatu : du reggae, du ska, du punk, du hard-core mais aussi du latino.

CM : Oui mais il n'y a pas les influences soul, les scratches hip-hop…
FM : Pas encore, mais l'influence soul apparaît dès le troisième disque de Kortatu. Puis c'est vrai on a découvert après le hip-hop. Mais il faut rappeler que le hip-hop vient du sound-system jamaïcain. C'est la transformation de la musique des migrants jamaïcains venus à New York où ils vont trouver une ambiance plus dure, plus industrielle. Je pense que toute la musique vient du ska. Il a donné naissance au reggae par un ralentissement du tempo, puis au dub grâce à King Tubby. En y ajoutant de la batterie, ça a donné le punk avec les Clash. C'est aussi la base de l'electro, de la jungle, de la drum and bass… C'est vrai que j'écoute plein de musiques différentes, mais c'est carton pour moi de mélanger tout ça. Sur cette tournée, je dors dans la même chambre que le guitariste Magyd (on est les seuls à ne pas fumer !). C'est un Kabyle qui joue tout le temps. C'est un guitariste exceptionnel ! Il joue beaucoup de gnawa. Il retranscrit le rythme des chameaux à la guitare. C'est quelque chose de mortel pour moi.

CM : Chanter en basque, c'est quelque chose de techniquement difficile à faire sonner pour la mélodie ?
FM : Non ! Bon si tu écoutes la musique basque que je fais, les sonorités sont dures car je donne un coup à chaque syllabe. C'est comme si tu écoutes de l'allemand. A priori, tu crois que c'est très dur. Mais si tu écoutes Marlen Dietrich, ce n'est pas la même
chose !

CM : Au niveau des moyens de production, comment es-tu organisé aujourd'hui ?
FM : J'ai un label à moi, pour sortir les disques que je fais. Pour la France je travaille avec Small Axe qui est un indépendant, pour l'Espagne et le Pays Basque, je travaille avec Metak.

CM : C'est Esan Ozenki qui est devenu Metak ou c'est différent ?
FM : C'est un nouveau label… mais qui fait aussi la distribution du catalogue d'Esan Ozenki.

CM : Pour toi c'est important ce changement ?
FM : Pour moi, c'est très important. Cela marque un changement. J'ai décidé de beaucoup de chose au niveau du label. La fin de Negu Gorriak, avec le procès gagné, correspond à la fin de Esan Ozenki. Metak, c'est la marque d'un changement de pouvoir.

CM : Puisque tu parlais du procès (NDLR : Galindo, un général de la garde civile poursuivait Negu Gorriak pour diffamation pour avoir fait une chanson qui dénonçait le terrorisme d'état du militaire ; or, ces informations provenaient du journal El Mondo… qui lui n'a pas été poursuivi !), quels ont été sentiments lors du verdict ?
FM : Ca a été une expérience très dure mais aussi très bonne. L'attaque a été un moment très délicat car les dommages financiers réclamés étaient très élevés. Sept personnes étaient poursuivies. La défense a été très compliquée à mettre en œuvre avec les avocats. Nous sommes des musiciens. On a du déployer beaucoup d'énergie pour nous défendre, ce qui nous a épuisé. C'est une stratégie d'état : conduire à l'écoeurement pour nous faire taire. Mais nous avons reçu la solidarité de tous les peuples, jusqu'à un niveau international. C'est ce qui nous a donné de la force. C'est un combat qui a duré dix ans. La plainte date de l'époque où on montait Ozen Osenki Records en 1991. On mettait en place des nouveaux moyens pour produire un ensemble de groupes qui chantent en Basque. Ca correspondait à une époque où une effervescence artistique se créait autour de la culture basque. La plainte était un moyen de couler tout ça. Nous avons gagné le procès en 2001. Ce n'était pas seulement Negu Gorriak mais l'ensemble des personnes qui étaient avec nous qui ont gagné. C'est pour cela qu'on a reformé Negu Gorriak pour fêter ça, à San Sebastien et à Bayonne. 30 000 personnes pendant trois soirs sont venues fêter cette victoire !


Irun meets Bristol l'album remix Dub et Drum'n'Bass de In-Komunikazioa

CM : T'as un disque de remixes de In-komunikazioa qui sort… Ca a été fait par qui à Bristol ?
FM : Il sort la semaine prochaine en France (NDLR : juin 2003). Oui c'est une connection avec Bristol. Je suis très fan de Smith & Mighty et de Zion Train. Le disque est déjà sorti au Pays Basque. Nous l'avons sorti pour récolter des fonds afin de soutenir la création d'un nouveau journal, en basque. Il faut l'écouter. Pour moi c'est un véritable cadeau !

 

Propos recueillis par Cigale Mécanik, le 30/05/03 à Bordeaux. Sincères remerciements à Fermin pour sa disponibilité et sa gentillesse. Photo : Nico Fulco ; photos concert à Lescar : Fermin Muguruza. Merci à Cigale Mécanik (radio FMR Toulouse).



>> Liens :
Le site de Fermin Muguruza : http://www.muguruzafm.com
Chronik de Brigadistak : http://perso.club-internet.fr/cmecanik/chronik/Fermin.html

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