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Gotan Poject

(Interview du 24 janvier 2003 à Angoulême)

En plein festival de la Bande Dessinée, je me perds à la recherche de la Nef, salle de concert d’Angoulême, où Gotan Project allait donner un beau concert le soir même. Le coup de fil de Gary de Bordeaux m’annonçant qu’il ne pourra pas me rejoindre, accentue mon retard.
Je trouve enfin la Nef et, avec soulagement, les fondateurs du groupe. J’ai avec moi Philippe Cohen Solal (compositeur, DJ, producteur), Christophe Muller (programmeur) et Eduardo Macarof (guitariste tango argentin qui vit à Paris depuis 12 ans !)…
Gotan Project, c’est un concept musical complètement novateur, frais, intelligent, où l’électro donne une nouvelle jeunesse au tango. Et les prestations du groupe sont un vrai plaisir des yeux, des oreilles, d’émotions. Ils mélangent de très belles vidéos projetées sur un filin transparent. Le groupe reste derrière, comme des ombres chinoises, et joue leur musique métissée si envoûtante. Deuxième partie du set, on tombe le filin et la musique se fait plus électro, plus carton.
Leur album « La Revancha Del Tango » se vend comme des petits pains. Ils viennent de recevoir une victoire de la musique, succès mérité. Le titre « Santa Maria (Del Buen Ayre) » est le jingle de l’émission Résonances sur France Inter.
Tout le monde est prêt, l’interview peut enfin commencer !

Pourriez-vous présenter et rappeler un petit historique de la formation ?
Philippe :La rencontre avec Eduardo, m’a donné envie de travailler avec lui. Parallèlement je bossais déjà avec Christophe depuis plusieurs années. On avait formé d’autres groupes comme Boys from Brazil ou Stereo Action Unlimited. C’est donc assez naturellement que j’ai réuni ces deux personnes pour former un trio. On avait envie d’expérimenter une rencontre entre deux musiques, deux cultures.
Eduardo : En 1999, on a commencé les premiers enregistrements et c’est le label de Philippe, « Ya Basta », qui a produit un vinyle deux titres, distribués sur le marché de la musique électronique, qui a beaucoup plut. Pour moi se fut une surprise ce mélange entre tango et électro car j’enregistrais avec quelques musiciens et la chanteuse. Je les laissais faire leur « cuisine » électronique puis je venais pour écouter leur travail.
Philippe voulait prendre le réalisme du tango et l’amener vers une abstraction et une sorte de modernité, ce qui a très bien marché. Le public a beaucoup aimé nous poussant à faire d’autres titres.
Puis quelques années plus tard, on finissait un album qui était attendu dans plusieurs pays ! On a eut beaucoup de succès en très peu de temps. C’est une très belle histoire de rencontre avec un public très large, au niveau international ! ! Le tango avait déjà connu ce succès par le passé mais cela faisait longtemps qu’il n’avait pas touché un public aussi jeune.
Après la sortie du disque, il y a eut toute l’histoire du live.

Après vous avoir vu sur scène à Toulouse lors du festival de Rio Garonne, c’est pour moi l’un des meilleurs concerts 2002 auquel j’ai assisté notamment pour le côté scénique de la première partie avec des projections où l’on voit les musiciens en retrait...
Philippe : On voit les musiciens en transparence derrière un drap blanc assez fin qui fait comme un écran sur lequel sont projetées des images. Les images sont faites par une artiste plasticienne, vidéaste, Priska Lobjoy. Elle a aussi fait la pochette du disque, tout le visuel. Elle a eut la même démarche que nous en essayant d’amener le tango hors de ses clichés, des bandonéons et des roses rouges. Elle a essayé de l’emmener vers quelque chose de plus abstrait, de plus moderne et de plus personnel comme nous tous dans le groupe. C’est la première fois que l’on fait quelque chose d’aussi personnel et c’est peut-être pour ça que cela marche autant.
C’est marrant de voir des gens très différents, ça va de ceux de moins de 15 ans à 80 ans voire plus ! ! ! Le public que l’on a, ce sont des gens de tous les âges, de tous les styles, des gens qui sont très branchés musique électronique qui ont été nos premiers supporters puisque GOTAN est parti de là, mais on a eut ensuite un soutien et une adhésion d’un public beaucoup plus varié au niveau de la musique qui vient du jazz, de la world, du tango. On a un grand soutien de la scène tango un peu partout dans le monde, notamment en Argentine !
On a essayé de faire un truc ensemble qui soit respectueux mais en même temps pas empesé, qui ne soit pas trop dans la tradition car pour faire quelque chose d’intéressant il faut un peu toucher, un peu déformer pour innover. Il faut un peu de manque de respect aussi.
Pour Christophe et moi, le tango a été une découverte même si on aimait Piazzola depuis quelques années. On a découvert, grace à Eduardo avec tout ce qu’il nous a fait écouter, une musique incroyable, très forte.

Les français ne connaissent pas bien le tango.
Philippe : On a l’impression tous de connaître le tango mais c’est plus le tango européen que l’on a beaucoup entendu, c’est un peu la musique de papy et mamie…
Eduardo : Le tango argentin est arrivé en Europe aux alentours des années 20, notamment en France, à Paris. Ce tango là, s’est imposé et est resté. Mais le tango argentin s’est depuis beaucoup enrichi, avec des argentins qui sont venus à Paris pour le développer, notamment Carlos Gardel créateur du tango chanson. Il y a eut beaucoup de poètes, de musiciens, même Piazzola le grand compositeur de la dernière étape du tango. Le tango est une musique très riche, complexe et c’est aussi une danse hyper sensuelle avec beaucoup de rythmes, de styles et ce n’est vraiment pas connu du tout.

J’ai une sorte d’engagement vis à vis de ça pour le faire connaître de plus en plus et pour essayer de le faire évoluer. Car il faut dire qu’il y a des stéréotypes même chez certains super musiciens de tango mais qui sont restés dans un répertoire ancien et dans une façon ringarde de chanter. Et même de s’habiller, de se mettre une moumoute sur la tête (rires) ! ! ! Il faut vraiment dépoussiérer le tango et se mettre à recomposer, à utiliser les rythmes et toutes ses richesses pour aller plus loin ou en le mariant avec d’autres influences, comme nous avec l’électronique.

Est-ce que vous n’avez pas l’impression d’avoir une musique à tendance universelle et paradoxalement de tomber un peu dans le commercial avec toute cette mouvance autour de l’électro ? Est-il possible de dissocier les deux choses, faire de l’universel sans faire du commercial ? Est-ce que pour vous faire du commercial est une étiquette négative ?
Philippe : Le disque, au début, on l’a sorti à 500 exemplaires, et je ne pense pas que l’on ait eut une démarche commerciale sinon on serait allé voir une maison de disque, une grosse major en disant : «on a une idée super, il faut mélanger le tango et l’électro, vous allez voir ça va être la nouvelle mode, après le Brésil l’Argentine». Cela ne s’est pas du tout passé comme ça, on a fait la musique que l’on aimait sur un vinyle à 500 exemplaires. Aujourd’hui, ça marche mais il n’y a pas eut un désir de vouloir plaire avec des intentions commerciales. On a tous essayé à différents moments de notre carrière de faire des choses un peu commerciales et ça n’a pas marché du tout. C’est la première fois qu’on faisait un truc qui n’était pas commercial, il y a même des morceaux que l’on a pas mis sur l’album parce qu’on se disait que ce n’était pas à 100 % ce que l’on aimait.
Christophe : On peut dissocier un peu entre ce qui est un coup de marketing et faire de la musique qui te plait. Je pense que particulièrement dans notre cas, on est tombé sur un truc qui était dans l’inconscience collective. Le tango avait dans l’inconscience collective une image très ringarde d’un côté mais avec des tangueros qui jouaient une musique très ancienne. Donc quelque part il y avait quelque chose qui somnolait où on a touché quelque chose qui est effectivement universel. Même le tango classique est universel puisqu’on l’entend partout, dans le monde entier des gens le dansent.

Philippe : On a fait rencontrer deux musiques qui sont universelles, le tango depuis plus d’un siècle et la musique électronique puisqu’on l’entend de Toulouse à Bangkok.
On a vraiment eut envie de toucher les gens, de faire une musique émouvante, émotionnelle. On n’a pas voulut faire un truc pour branchés à Paris ou à New-York parce qu’on voulait faire quelque chose autant d’universel que personnel et d’intime car c’est en touchant l’intime que l’on touche le grand public à mon avis.
Eduardo : L’électro est une réussite grâce à un travail assez underground mais maintenant c’est hyper à la mode. Les producteurs, les maisons de disques, les majors ne savent pas bien comment il faut vendre ça car cela leur a échappé et ils vont tous vouloir sortir des compils, des mélanges etc ...

je n’aime pas ça du tout car cela veut dire qu’il y a un manque de créativité.
Philippe : Dans les compils, il y en a des bonnes et des mauvaises mais le principe des compils n’est pas mauvais en soi car cela veut dire qu’il y a un prescripteur qui sait compiler énormément de disques pour sortir un album de 10 titres. Mais il y a de mauvaises compils qui marchent très bien, et d'autres sublimes, pas du tout.
Christophe : A un moment donné, on a était obligé de prendre une décision là-dessus car on avait énormément de demandes de compils. Au début, je pense que cela a beaucoup aidé GOTAN PROJECT pour se faire connaître dans le monde entier. A un certain stade, une « Buddha Bar » tu ne peux pas la refuser.
Philippe : On peut toujours refuser mais quand tu fais de la musique électronique tu n’as pas tellement le choix, tu ne passes pas en radio ou en télé comme un artiste de variétés, donc les seules façon de faire connaître notre musique c’était par les DJ et les compilations. Si tu refuses la compil, tu ne touches personnes et tu vends à 500 exemplaires mais cela ne m’intéresse pas.

Y a t-il une consonance politique derrière le label Ya Basta et le titre « La revancha del tango » ?
Philippe : un peu, mais on ne fait pas de la musique politique, loin de là. C’est vrai que le nom du label que j’ai crée fait référence au sous-commandant Marcos qui avait écrit un livre, « Ya basta », que j’avais beaucoup aimé. Pour moi, en dehors de la petite consonance par rapport à Marcos, c’était une façon de dire « ça suffit ». C’était un message que j’envoyais aux gens qui étaient dans la musique électronique, musiciens, DJ, que je voyais déjà capitalisés sur la house et sur la techno sans expérimenter. Je voyais déjà ce que j’avais fui dans le rock et la pop des années 80 en allant vers la house et la techno à la fin de ces années-là ! Je le retrouvais : le DJ devenait un DJ héros, les gens commençaient à faire de la house filtrée à tout va, dans tous les sens alors que c’était intéressant au début mais après il fallait passer à autre chose.
Voilà, c’était une façon de dire « continuons à expérimenter » à travers des machines ou comme nous en faisant rencontrer des musiques qui étaient assez éloignées géographiquement et peut-être culturellement même si elles ont des racines africaines. Avec GOTAN, ce qui nous a plut c’était de faire une musique que l’on avait pas encore entendu.
Eduardo : Par rapport à la politique, on ne fait pas de militantisme. Simplement, on est sensible à la situation politique mondiale, notamment celle de l’Argentine avec sa chute économique. On n’est pas éloigné de la politique car de toute façon elle vient te chercher (rires) ! ! On n’a pas un côté militant mais une sensibilité qui nous fait introduire certaines colorations, plutôt anti-libérales, dans nos morceaux.
Christophe : Cela aurait été superficiel de toucher la musique d’argentine sans toucher l’histoire et la culture. C’est pour cela que l’on retrouve les voix d’Evita Perrone ou de Che Guevarra.

Pour l’avenir, cela va être dur de dépasser ce concept électro-tango, comment GOTAN PROJECT va pouvoir se renouveler ?
Philippe : on va continuer
Eduardo : Le plus important, c’est d’être créatif et de vouloir faire de la musique d’une façon créative, expérimentale et sincère. Ce n’est pas le but d’aller inventer des mélanges électro pour le fait d’être différent ou un inventeur de style.
C’est déjà énorme d’avoir étaient les premiers à mélanger ces deux styles, maintenant il faut le développer, approfondir et créer et surtout être sincère avec soi-même.
Philippe : On va évoluer autant dans la musique électronique que dans le tango. Il y a pleins de subdivisions, de rythmiques dans le folklore argentin et le tango auxquelles on n’a pas encore touché. Dans la musique électronique, ce n’est pas la même que l’on écoutait il y a 2 ou 3 ans. Le prochain album sera en évolution. Il n’est pas question de faire un album qui ressemble au premier.
Eduardo : Il faut surtout faire de la belle musique...

 

Propos recueillis par Toshiba, retranscrits par Sandra Berlon.

Merci Gotan Project.

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